Interludes

Pieds nus

Une nouvelle année démarre, dont tout le monde espère sans y croire qu’elle effacera la précédente. Mais le passé ne s’efface pas, et si on prend le temps de le regarder, il nous apprend et nous renforce. L’année 2020 a été marquée par l’absence, de nos amis, de nos collègues, de notre famille. Alors pour ce premier texte de l’année, je vous livre quelque chose de très personnel, qui parle de mon histoire, qui parle de ma famille, fondation sur lesquelles je m’appuie pour avancer vers l’avenir.


Je marche, pieds nus, sur un chemin de terre. J’aime ce contact doux et tendre, quelques cailloux, rien de dangereux, et pourtant je me souviens.

Quelque part dans ma mémoire, il y a cette petite fille, pieds nus dans Paris, pieds nus sous la pluie qui s’abat doucement sur les pavés. C’est le début du printemps et ses orteils sont encore gelés de l’hiver quand ses oreilles entendent la peur qui se répand dans la ville comme un bruit de bottes. Elle doit fuir, de l’autre côté de la ligne. Une démarcation comme disent les adultes, une déchirure dans la trame de l’histoire. De l’autre côté une famille lui offre des chaussures, c’est le soulagement, la chaleur, l’apparence. Chez ces gens-là, on ne va pas pieds nus. Plaisir et confort de courte durée. C’est la libération, le retour à Paris, on lui a reprit ses chaussures.

Quelque part dans ma mémoire, il y a cette petite fille, coupe au carré, blouse d’école. Ses pieds dans des bottines noires, rêvent de sable et d’eau salée. C’est un mois de mai entre fleurs et barricades, qui résonne des cris de révolte au nom de liberté. Les professeurs sont en grève, les journées sont libres. Entre périph et immeubles sales, elle a enlevé ses bottines, pieds nus sur la pelouse interdite, elle tape dans un ballon. Le gardien de square a disparu dans la tempête de mai, on peut jouer au foot, on peut rire. Bientôt elle retrouvera la mer et, pieds nus, cherchera des crabes dans le sable.

Quelque part dans mémoire, il y a cette petite fille, baskets et jogging, sur le béton de la cité. On ne peut pas marcher pieds nus ici, bitume brûlant hérissé du verre brisé des rétroviseurs. Le béton est partout, qui rampe au sol, et grimpe sur les murs des barres d’immeubles salie de gaz d’échappement. On s’y accroche, le regard arrêté, emmuré. Mais sur les façade se répercute la musique, hip-hop, danse du sol. Les pieds biens ancrés, on prend appui pour prendre possession de son corps, se mouvoir, pouvoir, avancer. On prend appui pour prendre possession de sa cité.

Aujourd’hui, le monde se fissure et j’ai envie d’enlever mes chaussures, de sentir l’herbe rase et sèche crisser sous mes pas, mes pieds s’enfoncer dans le sable et l’eau froide lécher mes orteils, la terre brûlante s’envoler en tourbillon et retomber dans mes traces. Sans jamais oublier que c’est un luxe que d’autres n’ont pas, je veux prendre le droit, aujourd’hui de marcher pieds nus sur la terre.

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4 commentaires

  • Christine Schouver

    Hello Marianne,

    L’année de l’éveil comme dirait une copine 😉
    Un texte émouvant;
    En méditation marchée on dit qu’on masse la terre à chaque pas et l’image des pieds nus se colle à merveille à cette introspection.
    Un pied devant l’autre… on commence comme ça et après on arrive devant la boulangerie pour acheter son pain ou au sommet de l’Himalaya…respire…souffle… c’est La Vie.

    Je t’embrasse.

  • THIERRY MITERMITTE

    Si certaines recommandations de sophrologues ou autres sages nous font toucher , serrer ou embrasser les arbres , quoi de plus simple , plus naturel que le fait de faire renatre nos racines , nos souvenirs , notre enfance , par le ressenti de nos palpations pdestres.

    Et s’il est dsagrable dans les chaussettes , quel bonheur de ressentir le sable de plage entre les orteils !

    Merci pour ce moment d’vasion.

    Thierry

    • marianne

      Oui, il est dommage aujourd’hui qu’on ne puisse quasiment plus marcher pieds nus. Le béton des villes ne s’y prête pas. Mais profitons des endroits où cela est possible pour y ré-habituer nos pieds 🙂

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